J'ai été follement amoureuse.
Le premier à me faire la cour, à me faire peur aussi.
Mais à qui se confier ? Et puis, le fallait-il ?
Bientôt, je me heurtais à la porte de la salle de bains, et puis à ma grossesse.
Le seul qui m'a reprise, de justesse. Le seul pour qui je n'étais rien.
Je pars au boulot, col roulé et foulard, honteuse de lui avoir servi un café tiède.
A chaque jour nouveau, les regards, les murmures, mais je n'entends rien.
Trois ans qu'ils me voient, avec mes verres teintés, arriver le matin.
"Tire-toi pour ta fille, ce soir, ou bien demain".
Je n'en ai pas la force.
Il y a cinq ans, elle m'avait assistée, j'étais toute seule, ma lettre entre les mains.
Ils appelaient ça "rupture conventionnelle", j'étais un peu perdue...
Entre midi et deux, je prends le chemin de son cabinet.
J'aurais pu retrouver la route, les yeux fermés.
Je n'avais pas appelé, mais même sans rendez-vous, elle m'aurait reçue.
Après tout, cinq minutes, juste pour lui parler, je savais qu'elle m'aurait ouvert sa porte.
Arrivée sous le porche, impossible de me souvenir de l'étage, je cherche des yeux la plaque dorée. Pas de plaque, pas de nom, j'emprunte l'escalier.
La porte s'ouvre sur un secrétariat, un dentiste affairé avec une carte vitale, qui me dit étonné : "Cela fait bien longtemps qu'elle a déménagé, vous trouverez Maître Aji dans l'immeuble d'en face".
L'ascenseur s'ouvre au quatorzième étage, je la cherche des yeux.
Mais c'est elle qui me reconnaît, et qui, dans un sourire, m'indique la "Rest room" pour y prendre un café.
La seule chose qu'elle puisse m'offrir.
Nul besoin de décrire ce qui m'amène, elle l'a bien compris.
Elle m'écoute d'abord, et puis désemparée, m'explique qu'elle ne pourra pas m'aider cette fois. Sans doute que mon histoire ne l'intéresse pas, elle est passée à autre chose, dans son joli bureau...
Pas le choix. L'odyssée judiciaire.
Il y a trois ans, ce projet a fait du bruit.
La grève, les manifs, la foule, les ballons, les motions, l'adoption, le vote, et puis plus rien.
Les cartons, le bilan, et la reconversion.
Aujourd'hui, personne n'en parle plus.
Ils ont scandé des chants, piqué quelques colères, et d'un coup sec et froid, le 49-3, un samedi d'hiver.
Après des mois d'errance, elle a fait le deuil de sa vocation.
Elle vend au plus offrant, elle négocie, et elle n'y croit plus. Le métier de sa vie, elle l'a perdu.
"Tenez, votre café, dit-elle en s'excusant, il n'est vraiment pas bon, et en plus il est tiède".
La peur sur mon visage.
Immobile, incapable de parler.
L'après-midi même, c'est grâce à elle que j'ai trouvé la force d'aller leur raconter.
Dans ce procès-verbal, il y a toute mon histoire, mais il manque son nom.
Seule sans ma "bien dévouée", j'ai renoué mon foulard, et sorti mes lunettes.
J'espère qu'on m'aidera pour que je vive enfin, comme ils se sont battus pour ma défense, en vain.
La Conférence du Barreau de Toulouse,
Maud ZERAH,
Charlotte CAMBON,
Pierre GONTIER,
Julie ROVER.